GhostInTheSupermarket

Jui 11 '14

Tout concorde

Tout concorde pour convenir que tout se désordre.

Ce monde-ci n’en finit pas de se finir, où notre frénésie d’hormones désarticulées nous guide, nous nourrit, nous sauve : guitares saturées, sexe, émeute.

Voir les commentaires

mai 16 '14

Elle a cousu une grande partie de la nuit. Les drapeaux sont prêts, propres, pliés. Elle les a soigneusement dissimulés à la cave, avec le reste. Puis elle a attendu le lever du soleil, il ne faut pas attirer l’attention des voisins. Elle range habituellement une partie des réserves de nourriture à la cave, pour avoir l’occasion d’y descendre régulièrement. La cave est saine, ordonnée, la cache est invisible. Rien dans sa vie ne peut laisser soupçonner qu’elle participe encore à des activités séditieuses.
Aujourd’hui c’est la commémoration. On célèbre les martyrs anciens. Il faut faire attention, les paramilitaires n’aiment pas. Le rassemblement se tient dans une propriété privée. Ils ne peuvent ni l’interdire ni l’attaquer. Chez Marc, derrière les haies de la grande villa, on est à l’abri des regards. On peut déplier les drapeaux, mais pas chanter. Avec la musique jouée un peu trop fort, on pourra discuter un peu. Pas trop longtemps. Si on est d’humeur, on dansera peut-être.
Le plus risqué c’est le transport des drapeaux. Les symboles interdits sont punis de longues peines de prison. Ils n’ont jamais deviné que cette femme insignifiante porte des drapeaux, deux sous ses vêtements, deux au fond du caddie rempli de victuailles pour le repas qui suivra. Sous prétexte de l’anniversaire de Marc. Autrefois, Marc l’agaçait. Son aisance de jeune premier, la fortune de sa famille, elle n’avait pas confiance. Pourtant, il est toujours là. Il est actif, même si elle ignore les détails.

C’est en passant le pont qu’elle se sent vulnérable. Elle sait bien qu’il n’y a plus, depuis longtemps, de snipers sur les toits de la cité administrative. A découvert, elle doit s’assurer que son pas égal ne trahit pas le pincement qu’elle ressent, là dans le bas du dos. Elle ne doit pas tourner la tête vers le noir tourbillon, à l’approche de la rive droite. Pourtant, rituel, elle y jette un regard. Il a finalement quelque chose de rassurant. Une issue plus qu’une menace. 
Elle se souvient des combats sur ce pont, l’avancée le premier jour, l’euphorie à l’aube de la bataille décisive.

Dix-sept ans déjà. Il ne sortira pas vivant, elle le sait. Elle ne peut pas lui rendre visite. Depuis l’Exception, c’est le silence définitif pour les politiques. Pas de courrier, pas de parloirs, aucune communication avec l’extérieur. A quelques reprises elle a eu des nouvelles, par les compagnes de codétenus de droit commun. Elle sait qu’il tient. Il ne sortira pas. Sauf si.

Pour les activités courantes, on transmet les informations sans contact direct. Une seule fois dans l’année, on se retrouve pour la commémoration. On se prend dans les bras, on se touche les mains. On se mouille un peu les yeux. On a pardonné depuis longtemps les vieilles querelles. Sur le chemin du retour, près de la nuit, elle dansera d’anciennes musiques aux mélodies simplettes portées par des guitares basses. 

Autrefois, elle aimait flâner au bord du fleuve, près des entrepôts désaffectés.

Là-haut des entrailles des tourbières sourd. 
Du plateau devient limpide, aux villages indomptés.
Flot noir endigué inquiet traverse la ville.
Forme un tourbillon puissant derrière le pont le plus large. 
Loin l’océan.


Aujourd’hui, comme les autres jours, elle sait précisément ce qu’elle a à faire.

2 notes Voir les commentaires réédition

mai 14 '14

Chapitre 1

Il roulait trop vite sur la corniche.

L’apéro du vendredi, en terrasse Chez Marie, s’éternisait. L’ombre grimpait jusqu’à la girouette, tout en haut du clocher carré, effaçant petit à petit l’or crayeux. Il y avait les copains, ceux qu’on invitait le dimanche, puis la bande des abrutis, Do le terrassier, toujours en tenue de travail boueuse, son frangin Jimmy, puis tous les alcooliques du canton. Et aussi Jeanne et Laurent. Des fois ils arrivaient tous les deux, et après un certain nombre de verres ils échangeaient cris et insultes, l’un ou l’autre quittait le rade avec fracas. La semaine suivante ils se pointaient à une heure d’intervalle, faisaient semblant de s’ignorer puis s’éclipsaient discrètement, ensemble. Jamais personne ne demandait où en était leur couple. Sandra, ma copine de l’usine, était venue une fois, mais elle n’aimait pas l’alcool, je pense que ça lui rappelait des moments déplaisants. Il y avait aussi Marie, la patronne, à 21h30 elle rangeait la terrasse, à 22h30 elle mettait tout le monde dehors.

C’était le rendez-vous, le rituel de l’apéro du vendredi Chez Marie, le blanc local gratte un peu cette année. Le pollen des platanes fait une pellicule mate dans le verre ballon, quand on ne boit pas assez vite.

Au retour, on s’arrêtait sur le parking de la plage, écouter la mer et fumer des joints. Des amoureux se la jouaient au bord de l’eau. Je déteste marcher sur la plage la nuit, c’est humide et plein d’insectes qu’on ne voit pas. Des adolescents échappés du camping braillaient Come as you are les cheveux pleins de sable, splendides et désolants.

Je croyais qu’on était heureux comme ça, assis sur le muret.

(Ceci est peut-être le début de La Fille de l’estuaire mais il n’est pas improbable qu’il en soit autrement)

3 notes Voir les commentaires

mai 13 '14

A peine rivière, encore torrent, l’eau rapide et glaciale roulait d’or sur les gros blocs de granite, éclats de soleil dans l’ombrage léger des bouleaux.

Les pieds dans l’eau, les fesses endolories sur les rochers rebondis, nous faisions semblant de réviser. Béa disait qu’elle voulait vite des enfants, quatre au moins.

Les garçons installaient l’exposition, meuleuses, scies, palans, poussière virile, mégots au bec, cannettes de bières. On reviendra bientôt pour le vernissage, on se maquillera, on sera fières. L’expo est réussie, il y a du monde, il fait chaud.

Le vin d’honneur, le discours du maire, allons tous au restaurant. Elle a les yeux verts, un visage un peu asymétrique. C’est vrai qu’elle est belle, elle semble timide, elle se tient un peu en retrait de la grande fille qui parle fort. Elle regarde chaque personne avec une intensité terrible mais lointaine.
Il a réussi à s’installer en face d’elle, il est éperdu, délaisse son  plat et même son verre.

Je suis certaine que la grande tablée ne voit que ça, les conversations et les rires ne servent qu’à camoufler ce pitoyable spectacle. J’ai honte pour lui, je suis tétanisée de honte. J’ai renversé du vin sur ma robe rouge boutonnée devant, je n’ai rien pour me cacher, heureusement je suis tout au fond, je ne connais personne de ce côté-ci de la table, Béa est loin.

Elle n’en rajoute pas, elle aussi est peut-être mal à l’aise sous le poids de son attention dégoulinante. Sa veste en jean est élimée comme il faut. Elle est tellement sympathique.

Il part sans un regard vers moi, il a oublié.

Quelqu’un me ramène, je finis d’avoir honte, j’ai encore un peu honte d’avoir eu honte, la fureur de l’humiliation grandit à chaque village endormi sur la départementale, à chaque plage de l’infecte K7 de rockabilly, à chaque cigarette. Il est déjà rentré, déjà couché, la porte de la chambre est fermée. Je me ratatine sur le canapé, je dresse une barricade d’hostilité, de pleurs et de confusion. A l’aube je sanglote encore, des petits spasmes, je tremble, je m’enfuis.

Ce soir j’ai apporté du champagne : j’ai le bac.

2 notes Voir les commentaires

Avr 29 '14

La veille

Je ne savais même pas où était la fac de lettres. J’ai suivi, après la manif, c’était encore un peu une manif, mais nous étions moins nombreux. Mes bottes rouges avaient pris l’eau. Quelqu’un a crié “On va à la fac ! Faut faire une AG”. J’ai suivi. J’avais faim.

Je ne connaissais personne. Ça a duré longtemps, tout le monde fumait, tout le monde criait. Des étudiants en art peignaient une grande banderole en bas de l’amphi, le grand brun je l’avais déjà regardé à la manif de mardi, peut-être m’a-t’il vue aussi. Ils étaient sombres et joyeux, un gars a scruté mon badge des Bérus et sa voix nasillarde m’a parlé du nouvel album de Ludwig qui va bientôt sortir, on va faire des clips, tu voudras venir ? Je rougis, j’aimerais bien, le grand brun n’a pas entendu, il peint des lettres en noir.

J’ai peur de rater mon bus suburbain, je pars avant la fin, je ne connais pas  le chemin mais ce doit être par là, il s’est remis à pleuvoir, l’eau entre dans l’imperméable noir trop grand acheté en novembre à la friperie, au niveau de la bandoulière du sac pour commencer. Longtemps après, toujours tout droit vers l’est, je trouve un repère, ce carrefour avec l’immeuble rose moche, la pluie dans les yeux, je n’ai plus de piles, c’est encore loin.

Je n’ai pas raté mon bus, j’ai réussi à me sécher à me réchauffer, il faut être en forme pour demain, je dois organiser un vote au lycée, j’aurai peut-être de nouveaux amis, entre l’excitation et l’épuisement m’endormir enfin.

A la radio dans la cuisine, on parle des voltigeurs, on annonce la mort de Malik Oussekine.

2 notes Voir les commentaires

Mar 10 '14

6

Au numéro 6, au rez-de-chaussée, j’ai été invitée à une fête où je ne connaissais personne. Un étudiant en mathématiques m’a parlé de ses recherches. Il avait une figure carrée, des épaules carrées, des mains carrées. Plus tard ce soir-là, j’ai vomi dans la rue.
Au numéro 6, au premier étage, je me suis ennuyée toute l’après-midi en regardant Tété couper des savonnettes de shit.
Au numéro 6, au premier étage, j’ai eu faim jusqu’à ce que Philou rapporte du fast-food où il travaillait les sandwiches invendus de la fermeture.
Au numéro 6, au premier étage, j’ai détesté la personne que j’aimais le plus au monde. Le lendemain je lui ai écrit une lettre de rupture. Quelques semaines plus tard nous nous sommes réconciliées, ailleurs.
Au numéro 6, au deuxième étage, j’ai suivi un garçon, puis je l’ai regretté.
Au numéro 6, au premier étage, nous avons laissé la pluie d’orage entrer par la fenêtre, mais comme c’était insuffisant, nous avons mis le volume très fort et nous sommes descendus danser dans la rue. Nous avons enlevé nos chaussures et nos tee-shirts. Alertée par les voisins, la police est venue, mais nous étions déjà rentrés nous sécher et boire un grog préventif.
Au numéro 6, au rez-de-chaussée, j’ai découvert que cette fille très séduisante puait des pieds.
Au numéro 6, au premier étage, en arrivant chez ma copine après une nuit compliquée, j’ai appris la mort de Lady Diana.
Au numéro 6, au premier étage, j’ai pris un long bain brûlant dans le noir pour enlever toutes mes erreurs.

Je suis repassée récemment dans la ruelle, le numéro 6 est encore plus étroit qu’alors, ses trois petits appartements mal foutus l’un sur l’autre, mais je suis sûre qu’aujourd’hui encore, d’éphémères locataires y dézinguent leurs illusions.

3 notes Voir les commentaires

Fév 13 '14

Le dernier soir, il est tard, on rentre au camping après un bon restau, le vieux lecteur de cassettes à fond sur la banquette arrière. Un fantôme soudain à l’entrée du long chemin poussiéreux : un gamin, 16 ans, 17 maximum, blafard, cheveux noirs dans les yeux, tee-shirt Korn, pouce tendu dans l’obscurité.

Bonsoir Monsieur, bonsoir Madame, il pousse la machine à musique pour s’asseoir, vous allez au camping ? Vous pouvez me déposer ? Le chemin ne va nulle part ailleurs. Tu peux baisser le son si tu veux, oh non, c’est bien cette musique, c’est quoi s’il vous plait ? Ça s’appelle The Stooges. C’est nouveau ? Vous pouvez me l’épeler pour que je m’en souvienne ?

Dans son regard je lis la perplexité : comment des gens si vieux peuvent-ils écouter de la musique si bonne ? Le portail est fermé, il faut garer la voiture sur le parking et traverser le camping à pieds. La caravane familiale est posée vers l’entrée, une petite tente pour lui à côté, il dit merci, on dit bonne nuit, j’ai envie de lui faire un bisou et de le border, la gratitude prête à dégouliner, on n’aurait pas dû boire la deuxième bouteille de vin.

Faut pas déconner, on n’est pas si vieux que ça.

3 notes Voir les commentaires

Fév 7 '14

Sept (choisis ton camp)

Il m’a proposé de venir avec eux à ce concert, deux heures de route dans la 205, la salle sur la plage, les types avec leur banane gominée et leurs gonzesses gominées, bien cambrées sur leurs sacs à main rétro (on ne disait pas vintage à l’époque, tu sais), un groupe à contrebasse.

Il était vaguement amoureux de la fille gominée. Privilège de l’aînesse, elle est montée devant, à côté de lui. J’ai dormi chez elle ensuite et elle m’a dit qu’elle possédait sept culottes,  elle était étonnée que je ne possède pas sept culottes et que je ne sache pas combien je possédais de culottes. Une par jour.

Des garçons en scooter ont voulu attaquer le concert des gominés, et l’électricité a été coupée. Le concert ne pouvait pas reprendre, et c’était tant mieux, tout le monde était sur la plage à boire des bières et les garçons faisaient semblant de vouloir se battre pendant que les filles s’inquiétaient et remettaient du rouge à lèvres qu’elles sortaient de leurs sacs rétro, j’étais du mauvais côté, les mauvais garçons en scooter avaient l’air beaucoup plus intéressants que les gominés biscottos rétro.

Sur la route du retour je me suis endormie, lui aussi qui conduisait, on a frisé la glissière de sécurité sur la voie de gauche. On a failli mourir, a-t-il dit en s’arrêtant à la prochaine aire mal éclairée.

J’étais vexée qu’il soit amoureux d’une fille qui comptait ses culottes.

7 notes Voir les commentaires

Fév 5 '14

Dans cet ordre.

Henri Chopin était ivre. Bourré. Défoncé. Sa petite carcasse d’oiseau menaçait d’implosion, ses mains dessinaient la conversation, les inflexions, les cris, le texte. Nous étions ivres. Bourrés, Défoncés.

Il voulait m’emmener, avec mon père, à la rencontre de Burroughs, que Burroughs nous aimerait, moi et mon père, qu’il fallait absolument.

Il racontait qu’un jour Burroughs ne voulait plus descendre d’un arbre, et une histoire de souliers de Burroughs, peut-être le même jour.

Chopin promettait, c’était tellement important, ce voyage que nous ferions bientôt.

Burroughs est mort, puis mon père, puis Chopin. Il n’a même pas tenu sa promesse, pourtant j’y croyais très fort.

Voir les commentaires

Oct 22 '13

Je tombe

Tomber, tomber encore. Du côté de la confiture, toujours plus bas.
Avant même d’avoir supprimé les spams de la nuit, scories crachottées par des traducteurs mécaniques, tomber.
Entre chien et loup, serai-je dévorée ?
Un peu, beaucoup, trop. Je tombe des cordes.
Tomber sur un os, le genou douloureux, la cheville tordue, les ecchymoses ça fait des bleus des croûtes des entorses et recommencer.
Retomber en enfance, les chutes historiques, les larmes le sang la poudre pour cicatriser qui ne console même pas.

Je suis tombée de vélo sur la route de l’école, dans le fossé en face du cimetière. J’avais lâché le guidon pour retenir le bob rouge trop grand.

Je suis tombée en courant avec une boîte rectangulaire que je ne voulais pas renverser, je me suis relevée, j’ai fait demi-tour sur le chemin et en lorsque je me suis arrêtée en haut du petit escalier de la véranda, mes genoux se sont mis à saigner très fort et on a dû jeter mes chaussures tant elles étaient tachées.

Je ne tombe jamais dans les pommes.

Je suis tombée sur le lavabo de la salle de bain, j’ai eu deux cocards dont j’ai observé l’évolution chromatique pendant des semaines.

Je suis tombée en sortant du bar, à cause du petit terre-plein au milieu de l’avenue. Ou à cause de l’alcool, peut-être.

Je suis tombée dans la rue, comme ça, souvent.


Je tombe tout le temps mais je ne tombe jamais sur toi.


1 note Voir les commentaires