J’ai rencontré Hamid avant-hier.
Ils vont détruire la grande maison, mais je ne sais pas comment il l’a appris, il prétend qu’il vit dans le Sud maintenant.
Je ne comprends jamais rien avec Hamid, de toute façon. De sa vie ou de ce qu’il en raconte, on ne sait jamais ce qui est le plus délirant.
Je me fous de la maison. C’est une bonne nouvelle.
Au début, c’était un conte de fée. Toutes ces belles choses, les tableaux, les meubles.
Ce qui m’avait émue, c’est de dormir dans ces grands lits avec les jolis draps propres. On a essayé tous les lits. Les draps ne sont pas restés propres.
Les objets ont disparu un à un. C’était inévitable. Moi j’ai pris de la vaisselle, je l’ai refourguée à la mère de Natacha. Le service en porcelaine pour 50 euros. Je n’ai pas traîné, je ne voulais pas que les assiettes soient ébréchées. La mère de Natacha était contente. Moi aussi, 50 euros.
Tant qu’on était tous les quatre, c’était une fête. On avait pris des grands cierges à l’église, et on s’offrait des dîners aux chandelles dans le grand salon. On avait décidé dès le début de n’ouvrir à personne, de n’accueillir personne, un cadenas à la grille du jardin et un à chaque porte, celle du perron et la petite derrière. Cette maison devait rester notre secret. On faisait l’amour l’après-midi derrière les bambous.
Le secret a tenu deux semaines. Bourré, Lu a ramené ces types sympas, ils avaient trois bouteilles de whisky et de l’herbe, on a fait la fête jusqu’au milieu de l’après-midi. Le lendemain Hamid s’installait, puis l’autre, le grand, j’ai oublié son prénom. Un junkie agressif, antipathique. Avec lui, j’ai commencé à flipper.
Je n’ai plus envie de penser à cette foutue baraque. Quelque chose a dû mal tourner, la maison était soudain remplie de ces types horribles. J’ai mis le cadenas sur la porte de ma chambre pour conserver mon lit, mes affaires, mon intégrité.
Si je voulais vraiment y réfléchir, je dirais que dès le début c’était un peu glauque, à cause des problèmes de Karina. Mais je ne veux pas vraiment y réfléchir.
Je restais enfermée dans ma piaule, Lu et Francky étaient partis, je devais les rejoindre mais j’avais perdu le numéro de téléphone. La maison sentait mauvais. Les volets de ma chambre se décrochaient tout le temps. J’avais suspendu une couverture pour maintenir l’obscurité. Mais j’étais réveillée chaque nuit par ces volets qui claquaient. Dans le creux de la nuit, les gars avaient fini par s’écrouler, je profitais du calme pour sortir.
Les glycines étaient en fleurs, l’aube était presque tendre. J’attendais le grondement du premier train. J’ai toujours rêvé d’habiter tout près de la voie ferrée.
Quand je me suis sauvée, la nuit où j’étais persuadée qu’ils allaient foutre le feu, j’ai pensé à ça. Il faudra réparer ces volets.
J’ai gardé les mouchoirs brodés découverts le premier jour.
a été publié sur “le tiers livre” en réponse à appel à fiction : fenêtre ouverte sur abandon http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2933
Froid. Calme. A part un pénible chien solitaire, la rue est silencieuse. On entend le ronronnement des avions, c’est toujours comme ça par vent d’ouest. Ils atterrissent en passant de gauche à droite dans la grande fenêtre. Le bruit est moins puissant, mais il s’étire longuement, jusqu’au grondement sur la piste, onde sismique portée par le vent. Dans mon lit, avant le lever du jour, avant d’avoir décollé mes paupières, je sais si le vent a tourné. Lorsque les avions déchirent la nuit, c’est vent d’autan.
La lèvre ne tremble pas. Compacte.
L’onde de choc se propage, talon, hanche, (tire un peu du côté droit, lombaires fragiles, une contracture naissante), omoplates, nuque. Vient s’abîmer dans le maxillaire supérieur, exactement au moment où le pas suivant claque dans la semelle.
Chaque pas ratatine un peu. Tasse les épaules.
Pas question de s’arrêter. Pas de question. Faire corps avec l’hostilité d’une ville indifférenciée. Les quelques personnages font partie du décor, mais sont parfois des obstacles qu’il faut esquiver. Ne risque pas de croiser un regard être identifiée.
Entre la canine et l’incisive, file jusqu’au sinus et aussi en bas, symétrique dans la mâchoire. L’agrafe de douleur verrouille le clapet.
Ralentir pour traverser, reste juste assez consciente pour attendre ton tour, n’oublie pas le petit bonhomme vert mais l’oubli justement l’oubli c’est bien ça. Il vaut mieux se trouver sur les longues avenues, ou les quais, c’est pratique les quais aucun feu de circulation ne les interrompt.
S’adosser au mur sous le pont de chemin de fer, ça pue un peu la pisse la brique est humide sale un mauvais courant d’air glace l’oreille droite et juste en dessous dans le cou. Lorsque le train passe le fracas frisson délice.
Le goût du plâtre est-il plus doux que celui des larmes.
La place est à peu près rectangulaire. Côté ouest, des banques, sinistres immeubles fin XIXème. Côté nord, deux-trois étages vétustes disparates, un bar-tabac et un magasin Damart. Un cinéma pendant quelques années à l’angle sud. Des casernes et le monument au mort pas loin. La pierre est ternie noircie par toute cette pollution. Les bus passent et s’arrêtent sur cette place. Des correspondances pour la banlieue. Certains hivers il faut interdire le stationnement sur l’intérieur, lorsque les marronniers sont colonisés par les milliers d’étourneaux. En une seule nuit, les autos sont couvertes de merde corrosive.
Les voitures tournent autour du square, au centre d’un système complexe de feux mal synchronisés et de sens uniques. Les trajets piétons se font surtout sur les trottoirs extérieurs. Le square, outre ses marronniers (relativement vénérables), compte des pelouses et quelques plates-bandes entourées de ces clôtures basses qui en interdisent le piétinement, des bancs, des poubelles en métal, des allées. Personne ne s’arrête.
Ma rue donne sur la place, et plus loin en perspective dans l’autre rue, il y a un bar qui sert des grands bols de friture d’éperlans. Mes copines aiment y boire des bières supérieures. J’aime bien la bière ordinaire avec la friture d’éperlans. On y danse souvent en fin de soirée. C’est un endroit à la mode.
Je suis descendue au bar en pleine nuit. Je me suis réveillée levée habillée maquillée. Un truc impérieux, peu importe.
4h15. Le couvre-feu préfectoral outrepassé depuis bien longtemps, mais il suffirait de cogner au rideau pour rejoindre les fêtards. J’ai senti que quelque chose ne collait pas lorsque j’ai été éblouie par ce grand soleil. Mais ce n’est que quand j’ai vu les enfants jouer aux billes dans le square que j’ai vraiment douté.