GhostInTheSupermarket

Mar 10 '14

6

Au numéro 6, au rez-de-chaussée, j’ai été invitée à une fête où je ne connaissais personne. Un étudiant en mathématiques m’a parlé de ses recherches. Il avait une figure carrée, des épaules carrées, des mains carrées. Plus tard ce soir-là, j’ai vomi dans la rue.
Au numéro 6, au premier étage, je me suis ennuyée toute l’après-midi en regardant Tété couper des savonnettes de shit.
Au numéro 6, au premier étage, j’ai eu faim jusqu’à ce que Philou rapporte du fast-food où il travaillait les sandwiches invendus de la fermeture.
Au numéro 6, au premier étage, j’ai détesté la personne que j’aimais le plus au monde. Le lendemain je lui ai écrit une lettre de rupture. Quelques semaines plus tard nous nous sommes réconciliées, ailleurs.
Au numéro 6, au deuxième étage, j’ai suivi un garçon, puis je l’ai regretté.
Au numéro 6, au premier étage, nous avons laissé la pluie d’orage entrer par la fenêtre, mais comme c’était insuffisant, nous avons mis le volume très fort et nous sommes descendus danser dans la rue. Nous avons enlevé nos chaussures et nos tee-shirts. Alertée par les voisins, la police est venue, mais nous étions déjà rentrés nous sécher et boire un grog préventif.
Au numéro 6, au rez-de-chaussée, j’ai découvert que cette fille très séduisante puait des pieds.
Au numéro 6, au premier étage, en arrivant chez ma copine après une nuit compliquée, j’ai appris la mort de Lady Diana.
Au numéro 6, au premier étage, j’ai pris un long bain brûlant dans le noir pour enlever toutes mes erreurs.

Je suis repassée récemment dans la ruelle, le numéro 6 est encore plus étroit qu’alors, ses trois petits appartements mal foutus l’un sur l’autre, mais je suis sûre qu’aujourd’hui encore, d’éphémères locataires y dézinguent leurs illusions.

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Fév 13 '14

Le dernier soir, il est tard, on rentre au camping après un bon restau, le vieux lecteur de cassettes à fond sur la banquette arrière. Un fantôme soudain à l’entrée du long chemin poussiéreux : un gamin, 16 ans, 17 maximum, blafard, cheveux noirs dans les yeux, tee-shirt Korn, pouce tendu dans l’obscurité.

Bonsoir Monsieur, bonsoir Madame, il pousse la machine à musique pour s’asseoir, vous allez au camping ? Vous pouvez me déposer ? Le chemin ne va nulle part ailleurs. Tu peux baisser le son si tu veux, oh non, c’est bien cette musique, c’est quoi s’il vous plait ? Ça s’appelle The Stooges. C’est nouveau ? Vous pouvez me l’épeler pour que je m’en souvienne ?

Dans son regard je lis la perplexité : comment des gens si vieux peuvent-ils écouter de la musique si bonne ? Le portail est fermé, il faut garer la voiture sur le parking et traverser le camping à pieds. La caravane familiale est posée vers l’entrée, une petite tente pour lui à côté, il dit merci, on dit bonne nuit, j’ai envie de lui faire un bisou et de le border, la gratitude prête à dégouliner, on n’aurait pas dû boire la deuxième bouteille de vin.

Faut pas déconner, on n’est pas si vieux que ça.

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Fév 7 '14

Sept (choisis ton camp)

Il m’a proposé de venir avec eux à ce concert, deux heures de route dans la 205, la salle sur la plage, les types avec leur banane gominée et leurs gonzesses gominées, bien cambrées sur leurs sacs à main rétro (on ne disait pas vintage à l’époque, tu sais), un groupe à contrebasse.

Il était vaguement amoureux de la fille gominée. Privilège de l’aînesse, elle est montée devant, à côté de lui. J’ai dormi chez elle ensuite et elle m’a dit qu’elle possédait sept culottes,  elle était étonnée que je ne possède pas sept culottes et que je ne sache pas combien je possédais de culottes. Une par jour.

Des garçons en scooter ont voulu attaquer le concert des gominés, et l’électricité a été coupée. Le concert ne pouvait pas reprendre, et c’était tant mieux, tout le monde était sur la plage à boire des bières et les garçons faisaient semblant de vouloir se battre pendant que les filles s’inquiétaient et remettaient du rouge à lèvres qu’elles sortaient de leurs sacs rétro, j’étais du mauvais côté, les mauvais garçons en scooter avaient l’air beaucoup plus intéressants que les gominés biscottos rétro.

Sur la route du retour je me suis endormie, lui aussi qui conduisait, on a frisé la glissière de sécurité sur la voie de gauche. On a failli mourir, a-t-il dit en s’arrêtant à la prochaine aire mal éclairée.

J’étais vexée qu’il soit amoureux d’une fille qui comptait ses culottes.

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Fév 5 '14

Dans cet ordre.

Henri Chopin était ivre. Bourré. Défoncé. Sa petite carcasse d’oiseau menaçait d’implosion, ses mains dessinaient la conversation, les inflexions, les cris, le texte. Nous étions ivres. Bourrés, Défoncés.

Il voulait m’emmener, avec mon père, à la rencontre de Burroughs, que Burroughs nous aimerait, moi et mon père, qu’il fallait absolument.

Il racontait qu’un jour Burroughs ne voulait plus descendre d’un arbre, et une histoire de souliers de Burroughs, peut-être le même jour.

Chopin promettait, c’était tellement important, ce voyage que nous ferions bientôt.

Burroughs est mort, puis mon père, puis Chopin. Il n’a même pas tenu sa promesse, pourtant j’y croyais très fort.

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Oct 22 '13

Je tombe

Tomber, tomber encore. Du côté de la confiture, toujours plus bas.
Avant même d’avoir supprimé les spams de la nuit, scories crachottées par des traducteurs mécaniques, tomber.
Entre chien et loup, serai-je dévorée ?
Un peu, beaucoup, trop. Je tombe des cordes.
Tomber sur un os, le genou douloureux, la cheville tordue, les ecchymoses ça fait des bleus des croûtes des entorses et recommencer.
Retomber en enfance, les chutes historiques, les larmes le sang la poudre pour cicatriser qui ne console même pas.

Je suis tombée de vélo sur la route de l’école, dans le fossé en face du cimetière. J’avais lâché le guidon pour retenir le bob rouge trop grand.

Je suis tombée en courant avec une boîte rectangulaire que je ne voulais pas renverser, je me suis relevée, j’ai fait demi-tour sur le chemin et en lorsque je me suis arrêtée en haut du petit escalier de la véranda, mes genoux se sont mis à saigner très fort et on a dû jeter mes chaussures tant elles étaient tachées.

Je ne tombe jamais dans les pommes.

Je suis tombée sur le lavabo de la salle de bain, j’ai eu deux cocards dont j’ai observé l’évolution chromatique pendant des semaines.

Je suis tombée en sortant du bar, à cause du petit terre-plein au milieu de l’avenue. Ou à cause de l’alcool, peut-être.

Je suis tombée dans la rue, comme ça, souvent.


Je tombe tout le temps mais je ne tombe jamais sur toi.


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Sep 3 '13

Les dernières vacances

1

Je faisais semblant de dormir, il se levait, j’écoutais ses pas dans l’escalier, la porte, le gravier, la porte de la grange qui frotte sur la chape grossière.
Une dizaine de minutes, enfiler ma robe orange à fleurs avec un décolleté pourtant et guetter son retour, ouvrir les volets me laisser éblouir, je suis là tu vois.
Il est déjà bien trop tard, tout brûle, la nuit est éteinte depuis tant d’heures, les autres doivent être levés.
Dans la cuisine sombre on reste à boire du café, fumer des cigarettes, bavarder tous ensemble, les visages froissés.
Quelqu’un met encore Barbara, je déteste Barbara.
T. arrive ce soir, paraît-il, il est en ruines. On fera de notre mieux.
J’aimerais que N. et son mec arrogant repartent, leurs niaiseries d’amoureux m’exaspèrent. Quand elle a un mec, elle m’efface de la photo. Une humiliation de plus.
L’après-midi il fait trop chaud dans les chambres, la sieste sueur s’ensuque jusqu’à l’apéro.
L. et C. se consumaient avec acharnement.
M. se levait tôt, se couchait tôt, fuyait la compagnie. Il a mis sur la mini-chaîne “La ballade du mois d’août 75”, j’ai bien vu qu’il se moquait.
Les tomates du jardin sont lourdes et goûteuses, le propriétaire en donne chaque jour.

J’aimerais tant qu’il me voie à la fenêtre.

Au fond du jardin les ronces bruissent de vipères.

2

Je sais qu’elle ne dort pas. Je sors discrètement, je préfère aller dans la grange, il y fait encore frais. Surtout je suis seul, avec les outils, la poussière, l’odeur du bois.

La première cigarette de la journée, j’aurais du refuser, deux semaines c’est interminable, il y a trop de lumière ici. Heureusement j’ai la grange. Tout le reste est concessions.

T. va venir, ce sera pire sans doute, je n’ai pas de deuil à partager avec lui.
Les rituels me pèsent, la dernière chanson qu’on écoute deux fois, et pourtant je les respecte et les nourris, connivences, réconfort, rétrécissement.
J’essaie parfois de parler avec M. Chaque jour il allume le feu dans la cheminée extérieure, et fait griller la viande, je l’envie. Il lit beaucoup, la nuit.
J’occupe la grange.

Je leur ai proposé d’aller à la pêche, ils n’ont pas dit non. J’irai seul.

Ses suppliques muettes m’irritent. Son attente m’éloigne. Je pense à autre chose, j’écoute Barbara (je ne dis rien mais c’est insupportable quand C. chante en même temps que le disque).

3

La prochaine fois, nous viendrons seuls.
Hors saison ce sera moins cher. En septembre, les figues seront mûres. La tempête qui nous transperce sera terminée. Nous ne crierons plus, c’est promis. Nous pourrons crier de toute notre voix. Ici il faut crier en silence.

Chaque nuit nous heurte l’un contre l’autre, nous lessive, nous laisse pantelants. La présence des amis nous retape, le jour.

K. nous agace, il est tellement sans-gène. Comment N. peut-elle s’enticher de ce type désagréable ? Elle a coupé ses cheveux, son visage et ses mots sont nouveaux, elle sonne faux avec lui, il est en train de nous la voler.

Nous n’en avons pas parlé tous les deux, mais l’arrivée de T. nous tracasse.  J. l’a appelé de la cabine, il lui a dit qu’il a besoin de se retrouver.

4

Elle a dit c’est mieux comme ça. Tout est pire, je la laisse là et je m’enfuis.

Je serai ce soir avec les autres, J. m’a parlé de la maison, elle est loin de tout, il y a des guêpes et des tomates dans le jardin, ils ont l’air bien là-bas.

Ils vont me recueillir, chacun va être mon sauveur, je vais les laisser faire, je vais donner à chacun ce qu’il attend, je vais donner à chacun (surtout à l’éperdue C.) ce dont il a besoin.

Peu importe, il y a M.

5

J’aime cet endroit. Les tomates du jardin sont juteuses. Le ciel est clair. Les collines rebondies sont plantées de tournesols. La cuisine retient la fraîcheur, ma chambre aussi, elle donne plein nord. Il y a des moustiques.

Je lis Kundera. Je fais du feu. Ça me va.

Ces trois couples sont dramatiques : un qui tortille gluant béat, un qui se déchire au ralenti, les autres, erratiques fantômes, sont les plus dangereux. Je m’en garde.

J’attends T. Il faudra que je le réveille avant que l’autre aille farfouiller dans sa grange. Qu’il finisse sa nuit dans la petite chambre aveugle, attenante à la cuisine. (La première nuit, je l’attendrai. Pour la suite, c’est moi qui viendrai, c’est plus discret.)

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Juil 18 '13

Ça n’a pas commencé. Un jour, elle était là.

La cuve épaisse était posée, 20° d’inclinaison, à côté de la poubelle de récupération du verre. Celle qu’on appelle la pomme.

On la voyait de loin, à cause de sa taille, environ deux mètres cinquante de hauteur, un mètre trente de largeur, un parallélépipède légèrement évasé. Elle semblait oxydée, ou peut-être maculée, d’une couleur indéfinie. Personne ne s’est méfié. Chacun notre tour nous avons emprunté le trottoir comme nous le faisions chaque jour, pour rejoindre nos autos ou la station de métro, pour la boulangerie ou jusqu’à l’école.

Tous nous fûmes saisis. Débordés de puanteur. Bouillis instantanément.

Le chaudron pestilentiel étendit son emprise sur le carrefour, puis sur les immeubles le bordant. Les chiens et les nourrissons hurlaient leur épouvante. Aucun responsable municipal ne put donner d’explication, d’où venait la cuve en fonte, comment elle avait échoué ici, si on allait la faire enlever, que contenait-elle donc, que contenait-elle donc qui était le remugle de la mort.

Lorsqu’elle partit, nous inspectâmes les alentours, méfiants. Elle nous semblait cachée, à l’affût, prête à fondre sur nos narines éprouvées. Nous finîmes par entériner sa disparition.

Nous porterions désormais en nous sa cicatrice, empreinte chimique.

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Juil 17 '13

1991

Lorsqu’il était déroulé, on pouvait lire sur le store en bois :

BOUCHE

CHARCUT

 

Vers la fin de la nuit, le studio se saturait des effluves écœurantes de la cuisson des viennoiseries.

Au deuxième étage, il y avait toujours quelqu’un qui ne dormait pas, il y avait toujours quelqu’un disponible pour fumer des clopes et écouter Yo La Tengo dans la cuisine en attendant le matin.

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Mar 1 '13

AutoReverse

On a baissé un peu le son quand il est parti dormir. Sur le lecteur de cassettes autoreverse, Birthday Party sans fin. L’ampoule se balance au bout  du fil. 100 watts dans la tronche. 100 watts qui blafardent le visage, excitent les pupilles. Le cendrier déborde, on se rapproche dans la nuée.

Elle me parle de lui, c’est tellement compliqué.

On a couru, quelqu’un a abîmé des voitures, une alarme, un couteau, des rires. Il fait froid, c’est l’hiver. Qui m’a invitée ? C’est le premier soir des vacances de Noël. Il reste des cacahuètes, j’ai faim.

Je n’ai jamais entendu cette musique. Tu connais Nick Cave ? Tu sais, Les Ailes du désir, oui, j’ai vu le film cinq fois de suite, un copain du lycée m’a fait une cassette.
Tu aimes  ? Ne pas répondre cette question n’est pas la question, me retenir ne pas déborder bien sûr je, bien sûr.

Est-ce vraiment ce qu’elle veut ? Parfois la musique continue la conversation, elle allume encore une cigarette, mon paquet est fini on fume ses sans-filtres à lui, les voix se rauquent lèvres cramées il reste de la limonade je n’ai plus envie de rhum, si on faisait un café. Tu veux dormir, toi ? Tu sais je crois qu’il est incapable d’aimer quelqu’un.

Enfin elle part, un train à prendre, j’habite à Paris. A-t’il attendu que je sois seule ? Il a dormi tout habillé, il a de petits pieds pour un garçon. Il prépare le café, remonte le son.

Cry, Cry, Cry.

Elle est revenue, une fois, longtemps après, j’ai découvert ses chaussettes oubliées. (Et je n’ai rien dit.)

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Déc 16 '12

Devenir

Un vitrail donnait sur le puits de jour, quelle gabegie de bonheur. Nous nous retrouvions à la sortie du lycée dans le meublé de F., vin blanc et chocolat noir. Ils se prenaient au sérieux. Moi pas trop, sauf quand on débattait de Spinoza, et encore.
T. jouait le dandy, ses 17 ans lui pesaient.
S. fils de notable, s’encanaillait tristement.
J’ai oublié F.
R. errait dans l’échec scolaire.
On s’ennuyait, rien à inventer, rien à désirer. En attendant l’heure du bus, retour dans des familles qui espéraient encore en nous, F. vivait dans le studio trop haut de plafond, il avait sans doute des parents, lui aussi.
Théoriser le rien, avec esprit croyait-on. Ces garçons rêvaient de bourgeoises dociles bleu marine. Buvaient du vin après les cours en ma compagnie, me confiaient leurs fantasmes sans épaisseur. Par provocation, je les incitais à baiser entre eux.
Notre alliance était clandestine, nécessairement.

T. est devenu le vieux con qu’il avait toujours rêvé d’être, gendarme.
J’imagine S. en principal de collège, pratiquant le sport par hygiène et non par plaisir, les enfants au conservatoire intercommunal.
R. a révélé une schizophrénie sévère avant ses 20 ans.

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