GhostInTheSupermarket

Aoû 27 '14

Sur le plancher de l’atelier un nœud du bois a sauté, bien avant ma naissance sans doute. On voit la cave par le petit trou. Il faut coller l’œil au trou, la joue au sol, le corps entier en observation. Le soupirail est obstrué par les myosotis, la cave est presque noire. Sous l’atelier il n’y a rien, c’est la partie de la cave qui est humide. Seul un petit espace en bas de l’escalier est utilisé, on y conserve les briques de lait qui sont toujours périmées, ce n’est que pour moi le lait, Mémé déteste ça, elle ne boit que de la 33 export et du Label 5. J’aime bien que ses boissons comportent des chiffres.
Je regarde longtemps. Mémé coud, sa machine Pfaff fait trembler le plancher. Jacques Chancel parle de choses ennuyeuses avec des gens ennuyeux, mais Mémé écoute. Il ne faut pas faire de bruit.

Je dors dans cette pièce, le lit est froid humide. Je préfère dormir avec Mémé, la télé est dans sa chambre, je m’endors devant le western le mardi soir.
Je joue parfois par terre avec les boutons, ils sont en vrac dans un gros bocal. Je les classe par taille, par couleur, je crée des motifs. Une perle noire en bois s’est coincée dans le trou. Impossible de l’en déloger. Je ne peux plus regarder la cave qui me fait si peur.

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Aoû 2 '14
Elle me regarde terriblement. Elle me déteste de toute ses forces. Quand elle a dit “Va te laver !” j’ai baissé les yeux, j’ai filé dans la salle de bains, j’ai fermé la porte à clé alors que personne n’allait entrer, je me suis assise sur le bord de la baignoire, j’ai pleuré un peu et je me suis lavée, très lentement, le robinet hurle, ça fait mal à la tête. Je suis restée longtemps, elle a tapé à la porte “Ça suffit maintenant”. Je n’ai pas obéi tout de suite.

Nous n’avons pas été très discrets, sans doute je n’aurais pas dû. L’appartement de B., c’est une grande pièce en rez-de-chaussée, un matelas, deux étagères de BD, l’ampli les guitares, la platine posée sur une caisse en bois. Une minuscule cuisine crasseuse et la salle de bains. Il n’ouvre jamais les volets de la pièce, c’est trop bruyant et trop pollué à cause du grand carrefour de la route de Lyon.

Ils ont dû tout entendre, même si on était à l’autre bout, à côté de la cuisine. C’était convenu, nous dormirions toutes les deux chez B. pour éviter de nous faire raccompagner après l’anniversaire. Une soirée bizarre, en rentrant chez lui, nous deux, B. et un copain à lui. Pour la première fois B. s’est confié, comme ça d’un coup tout a débordé, il n’en peut plus de pas avoir de copine, il n’en peut plus de nos histoires de cul. B. C’est celui qui ne dit pas grand chose, sans doute parce qu’il n’a pas grand chose à dire, le bon pote qui prête ses disque et qui nous ramène du concert, qui console quand on fait n’importe quoi. On a écouté Bashung. Son pote est resté, on avait trop bu.

Je ne sais pas si elle est en colère pour lui, par respect des convenances. C’est ce qui m’ennuie. J’aimerais tant qu’elle soit fureur de jalousie, ce que je fais avec n’importe quel inconnu elle en crève que je le fasse avec elle.

Cet appart est vraiment pourri.

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Juil 30 '14

Dix ans

Il faut rester au moins une dizaine d’années dans une ville pour y gagner son fantôme.

Le mien, ici, est très antipathique. C’est un homme, environ de mon âge, qui porte par tous temps une veste en jean noir, délavée à l’épaule par la bandoulière de la sacoche, mocassins. Toujours seul, il marche et prend le bus, a les mêmes trajets que moi. Parfois il parle avec le chauffeur du bus, comme le font les vieux. Il fréquente un immeuble situé dans la rue de mon bureau, et depuis quelques mois je le vois aussi régulièrement dans mon quartier d’habitation. J’imagine que sa voix est désagréable, qu’il est militant d’un obscur parti libéral-conservateur, philatéliste et maniaque sexuel. Avec le temps ses cheveux grisonnent, et il me semble que sa démarche s’est un peu voûtée.

Je ne lui parlerai jamais, de toute façon c’est un fantôme.

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Juil 29 '14

Huit jours

Nous nous sommes rencontrées à la gare routière, en attendant l’autocar. Nous allons au même endroit, nous voyageons seules l’une et l’autre. Nous partagé la chambre à l’auberge de jeunesse, nous continuons les jours suivants, jusqu’au bout du continent. A deux, c’est plus facile de faire de l’autostop.

Dans l’estuaire, une longue plage village, le tenancier géant de l’auberge fait un peu peur, son visage semble avoir plus de relief que les humains habituels. Mais il sert de la bonne bière. Il fait lourd. Nous sommes seules avec lui, il drague l’autre fille. Je m’ennuie, elle aussi. Plus tard l’orage éclate, derrière la fenêtre le fleuve est l’océan.

Le lendemain il fait frais, grimpons sur la colline. Elle est plus grande que moi mais nos enjambées sont synchrones. Le ciel est tellement grand en Amérique, on se raconte nos blessures, on hurle, on court, on danse, et on redescend dévorer les frites grasses et les pâtisseries grasses au diner gras. Il est temps de partir, plus loin, ailleurs.

On le regarde depuis l’autre bout de la baie, on parie que le grand camion rouge s’arrête ? Le grand camion rouge s’arrête, le camionneur est un connard plein d’allusions et de regards lubriques, il nous dépose au bord d’une ville poussiéreuse. Le premier bar est un repaire de bikers, des fachos. Allons plus loin. A l’auberge de jeunesse de la ville suivante, un patriarche joue du violon devant ses enfants admiratifs. C’est chiant.

Un jour plus tard nous traversons le fleuve, en descendant du traversier, je vais par là, moi je choisis cette route.

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Jui 11 '14

Tout concorde

Tout concorde pour convenir que tout se désordre.

Ce monde-ci n’en finit pas de se finir, où notre frénésie d’hormones désarticulées nous guide, nous nourrit, nous sauve : guitares saturées, sexe, émeute.

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mai 16 '14

Elle a cousu une grande partie de la nuit. Les drapeaux sont prêts, propres, pliés. Elle les a soigneusement dissimulés à la cave, avec le reste. Puis elle a attendu le lever du soleil, il ne faut pas attirer l’attention des voisins. Elle range habituellement une partie des réserves de nourriture à la cave, pour avoir l’occasion d’y descendre régulièrement. La cave est saine, ordonnée, la cache est invisible. Rien dans sa vie ne peut laisser soupçonner qu’elle participe encore à des activités séditieuses.
Aujourd’hui c’est la commémoration. On célèbre les martyrs anciens. Il faut faire attention, les paramilitaires n’aiment pas. Le rassemblement se tient dans une propriété privée. Ils ne peuvent ni l’interdire ni l’attaquer. Chez Marc, derrière les haies de la grande villa, on est à l’abri des regards. On peut déplier les drapeaux, mais pas chanter. Avec la musique jouée un peu trop fort, on pourra discuter un peu. Pas trop longtemps. Si on est d’humeur, on dansera peut-être.
Le plus risqué c’est le transport des drapeaux. Les symboles interdits sont punis de longues peines de prison. Ils n’ont jamais deviné que cette femme insignifiante porte des drapeaux, deux sous ses vêtements, deux au fond du caddie rempli de victuailles pour le repas qui suivra. Sous prétexte de l’anniversaire de Marc. Autrefois, Marc l’agaçait. Son aisance de jeune premier, la fortune de sa famille, elle n’avait pas confiance. Pourtant, il est toujours là. Il est actif, même si elle ignore les détails.

C’est en passant le pont qu’elle se sent vulnérable. Elle sait bien qu’il n’y a plus, depuis longtemps, de snipers sur les toits de la cité administrative. A découvert, elle doit s’assurer que son pas égal ne trahit pas le pincement qu’elle ressent, là dans le bas du dos. Elle ne doit pas tourner la tête vers le noir tourbillon, à l’approche de la rive droite. Pourtant, rituel, elle y jette un regard. Il a finalement quelque chose de rassurant. Une issue plus qu’une menace. 
Elle se souvient des combats sur ce pont, l’avancée le premier jour, l’euphorie à l’aube de la bataille décisive.

Dix-sept ans déjà. Il ne sortira pas vivant, elle le sait. Elle ne peut pas lui rendre visite. Depuis l’Exception, c’est le silence définitif pour les politiques. Pas de courrier, pas de parloirs, aucune communication avec l’extérieur. A quelques reprises elle a eu des nouvelles, par les compagnes de codétenus de droit commun. Elle sait qu’il tient. Il ne sortira pas. Sauf si.

Pour les activités courantes, on transmet les informations sans contact direct. Une seule fois dans l’année, on se retrouve pour la commémoration. On se prend dans les bras, on se touche les mains. On se mouille un peu les yeux. On a pardonné depuis longtemps les vieilles querelles. Sur le chemin du retour, près de la nuit, elle dansera d’anciennes musiques aux mélodies simplettes portées par des guitares basses. 

Autrefois, elle aimait flâner au bord du fleuve, près des entrepôts désaffectés.

Là-haut des entrailles des tourbières sourd. 
Du plateau devient limpide, aux villages indomptés.
Flot noir endigué inquiet traverse la ville.
Forme un tourbillon puissant derrière le pont le plus large. 
Loin l’océan.


Aujourd’hui, comme les autres jours, elle sait précisément ce qu’elle a à faire.

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mai 14 '14

Chapitre 1

Il roulait trop vite sur la corniche.

L’apéro du vendredi, en terrasse Chez Marie, s’éternisait. L’ombre grimpait jusqu’à la girouette, tout en haut du clocher carré, effaçant petit à petit l’or crayeux. Il y avait les copains, ceux qu’on invitait le dimanche, puis la bande des abrutis, Do le terrassier, toujours en tenue de travail boueuse, son frangin Jimmy, puis tous les alcooliques du canton. Et aussi Jeanne et Laurent. Des fois ils arrivaient tous les deux, et après un certain nombre de verres ils échangeaient cris et insultes, l’un ou l’autre quittait le rade avec fracas. La semaine suivante ils se pointaient à une heure d’intervalle, faisaient semblant de s’ignorer puis s’éclipsaient discrètement, ensemble. Jamais personne ne demandait où en était leur couple. Sandra, ma copine de l’usine, était venue une fois, mais elle n’aimait pas l’alcool, je pense que ça lui rappelait des moments déplaisants. Il y avait aussi Marie, la patronne, à 21h30 elle rangeait la terrasse, à 22h30 elle mettait tout le monde dehors.

C’était le rendez-vous, le rituel de l’apéro du vendredi Chez Marie, le blanc local gratte un peu cette année. Le pollen des platanes fait une pellicule mate dans le verre ballon, quand on ne boit pas assez vite.

Au retour, on s’arrêtait sur le parking de la plage, écouter la mer et fumer des joints. Des amoureux se la jouaient au bord de l’eau. Je déteste marcher sur la plage la nuit, c’est humide et plein d’insectes qu’on ne voit pas. Des adolescents échappés du camping braillaient Come as you are les cheveux pleins de sable, splendides et désolants.

Je croyais qu’on était heureux comme ça, assis sur le muret.

(Ceci est peut-être le début de La Fille de l’estuaire mais il n’est pas improbable qu’il en soit autrement)

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mai 13 '14

A peine rivière, encore torrent, l’eau rapide et glaciale roulait d’or sur les gros blocs de granite, éclats de soleil dans l’ombrage léger des bouleaux.

Les pieds dans l’eau, les fesses endolories sur les rochers rebondis, nous faisions semblant de réviser. Béa disait qu’elle voulait vite des enfants, quatre au moins.

Les garçons installaient l’exposition, meuleuses, scies, palans, poussière virile, mégots au bec, cannettes de bières. On reviendra bientôt pour le vernissage, on se maquillera, on sera fières. L’expo est réussie, il y a du monde, il fait chaud.

Le vin d’honneur, le discours du maire, allons tous au restaurant. Elle a les yeux verts, un visage un peu asymétrique. C’est vrai qu’elle est belle, elle semble timide, elle se tient un peu en retrait de la grande fille qui parle fort. Elle regarde chaque personne avec une intensité terrible mais lointaine.
Il a réussi à s’installer en face d’elle, il est éperdu, délaisse son  plat et même son verre.

Je suis certaine que la grande tablée ne voit que ça, les conversations et les rires ne servent qu’à camoufler ce pitoyable spectacle. J’ai honte pour lui, je suis tétanisée de honte. J’ai renversé du vin sur ma robe rouge boutonnée devant, je n’ai rien pour me cacher, heureusement je suis tout au fond, je ne connais personne de ce côté-ci de la table, Béa est loin.

Elle n’en rajoute pas, elle aussi est peut-être mal à l’aise sous le poids de son attention dégoulinante. Sa veste en jean est élimée comme il faut. Elle est tellement sympathique.

Il part sans un regard vers moi, il a oublié.

Quelqu’un me ramène, je finis d’avoir honte, j’ai encore un peu honte d’avoir eu honte, la fureur de l’humiliation grandit à chaque village endormi sur la départementale, à chaque plage de l’infecte K7 de rockabilly, à chaque cigarette. Il est déjà rentré, déjà couché, la porte de la chambre est fermée. Je me ratatine sur le canapé, je dresse une barricade d’hostilité, de pleurs et de confusion. A l’aube je sanglote encore, des petits spasmes, je tremble, je m’enfuis.

Ce soir j’ai apporté du champagne : j’ai le bac.

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Avr 29 '14

La veille

Je ne savais même pas où était la fac de lettres. J’ai suivi, après la manif, c’était encore un peu une manif, mais nous étions moins nombreux. Mes bottes rouges avaient pris l’eau. Quelqu’un a crié “On va à la fac ! Faut faire une AG”. J’ai suivi. J’avais faim.

Je ne connaissais personne. Ça a duré longtemps, tout le monde fumait, tout le monde criait. Des étudiants en art peignaient une grande banderole en bas de l’amphi, le grand brun je l’avais déjà regardé à la manif de mardi, peut-être m’a-t’il vue aussi. Ils étaient sombres et joyeux, un gars a scruté mon badge des Bérus et sa voix nasillarde m’a parlé du nouvel album de Ludwig qui va bientôt sortir, on va faire des clips, tu voudras venir ? Je rougis, j’aimerais bien, le grand brun n’a pas entendu, il peint des lettres en noir.

J’ai peur de rater mon bus suburbain, je pars avant la fin, je ne connais pas  le chemin mais ce doit être par là, il s’est remis à pleuvoir, l’eau entre dans l’imperméable noir trop grand acheté en novembre à la friperie, au niveau de la bandoulière du sac pour commencer. Longtemps après, toujours tout droit vers l’est, je trouve un repère, ce carrefour avec l’immeuble rose moche, la pluie dans les yeux, je n’ai plus de piles, c’est encore loin.

Je n’ai pas raté mon bus, j’ai réussi à me sécher à me réchauffer, il faut être en forme pour demain, je dois organiser un vote au lycée, j’aurai peut-être de nouveaux amis, entre l’excitation et l’épuisement m’endormir enfin.

A la radio dans la cuisine, on parle des voltigeurs, on annonce la mort de Malik Oussekine.

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Mar 10 '14

6

Au numéro 6, au rez-de-chaussée, j’ai été invitée à une fête où je ne connaissais personne. Un étudiant en mathématiques m’a parlé de ses recherches. Il avait une figure carrée, des épaules carrées, des mains carrées. Plus tard ce soir-là, j’ai vomi dans la rue.
Au numéro 6, au premier étage, je me suis ennuyée toute l’après-midi en regardant Tété couper des savonnettes de shit.
Au numéro 6, au premier étage, j’ai eu faim jusqu’à ce que Philou rapporte du fast-food où il travaillait les sandwiches invendus de la fermeture.
Au numéro 6, au premier étage, j’ai détesté la personne que j’aimais le plus au monde. Le lendemain je lui ai écrit une lettre de rupture. Quelques semaines plus tard nous nous sommes réconciliées, ailleurs.
Au numéro 6, au deuxième étage, j’ai suivi un garçon, puis je l’ai regretté.
Au numéro 6, au premier étage, nous avons laissé la pluie d’orage entrer par la fenêtre, mais comme c’était insuffisant, nous avons mis le volume très fort et nous sommes descendus danser dans la rue. Nous avons enlevé nos chaussures et nos tee-shirts. Alertée par les voisins, la police est venue, mais nous étions déjà rentrés nous sécher et boire un grog préventif.
Au numéro 6, au rez-de-chaussée, j’ai découvert que cette fille très séduisante puait des pieds.
Au numéro 6, au premier étage, en arrivant chez ma copine après une nuit compliquée, j’ai appris la mort de Lady Diana.
Au numéro 6, au premier étage, j’ai pris un long bain brûlant dans le noir pour enlever toutes mes erreurs.

Je suis repassée récemment dans la ruelle, le numéro 6 est encore plus étroit qu’alors, ses trois petits appartements mal foutus l’un sur l’autre, mais je suis sûre qu’aujourd’hui encore, d’éphémères locataires y dézinguent leurs illusions.

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