GhostInTheSupermarket

Mar 1 '13

AutoReverse

On a baissé un peu le son quand il est parti dormir. Sur le lecteur de cassettes autoreverse, Birthday Party sans fin. L’ampoule se balance au bout  du fil. 100 watts dans la tronche. 100 watts qui blafardent le visage, excitent les pupilles. Le cendrier déborde, on se rapproche dans la nuée.

Elle me parle de lui, c’est tellement compliqué.

On a couru, quelqu’un a abîmé des voitures, une alarme, un couteau, des rires. Il fait froid, c’est l’hiver. Qui m’a invitée ? C’est le premier soir des vacances de Noël. Il reste des cacahuètes, j’ai faim.

Je n’ai jamais entendu cette musique. Tu connais Nick Cave ? Tu sais, Les Ailes du désir, oui, j’ai vu le film cinq fois de suite, un copain du lycée m’a fait une cassette.
Tu aimes  ? Ne pas répondre cette question n’est pas la question, me retenir ne pas déborder bien sûr je, bien sûr.

Est-ce vraiment ce qu’elle veut ? Parfois la musique continue la conversation, elle allume encore une cigarette, mon paquet est fini on fume ses sans-filtres à lui, les voix se rauquent lèvres cramées il reste de la limonade je n’ai plus envie de rhum, si on faisait un café. Tu veux dormir, toi ? Tu sais je crois qu’il est incapable d’aimer quelqu’un.

Enfin elle part, un train à prendre, j’habite à Paris. A-t’il attendu que je sois seule ? Il a dormi tout habillé, il a de petits pieds pour un garçon. Il prépare le café, remonte le son.

Cry, Cry, Cry.

Elle est revenue, une fois, longtemps après, j’ai découvert ses chaussettes oubliées. (Et je n’ai rien dit.)

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Déc 16 '12

Devenir

Un vitrail donnait sur le puits de jour, quelle gabegie de bonheur. Nous nous retrouvions à la sortie du lycée dans le meublé de F., vin blanc et chocolat noir. Ils se prenaient au sérieux. Moi pas trop, sauf quand on débattait de Spinoza, et encore.
T. jouait le dandy, ses 17 ans lui pesaient.
S. fils de notable, s’encanaillait tristement.
J’ai oublié F.
R. errait dans l’échec scolaire.
On s’ennuyait, rien à inventer, rien à désirer. En attendant l’heure du bus, retour dans des familles qui espéraient encore en nous, F. vivait dans le studio trop haut de plafond, il avait sans doute des parents, lui aussi.
Théoriser le rien, avec esprit croyait-on. Ces garçons rêvaient de bourgeoises dociles bleu marine. Buvaient du vin après les cours en ma compagnie, me confiaient leurs fantasmes sans épaisseur. Par provocation, je les incitais à baiser entre eux.
Notre alliance était clandestine, nécessairement.

T. est devenu le vieux con qu’il avait toujours rêvé d’être, gendarme.
J’imagine S. en principal de collège, pratiquant le sport par hygiène et non par plaisir, les enfants au conservatoire intercommunal.
R. a révélé une schizophrénie sévère avant ses 20 ans.

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Déc 6 '12

La pluie, encore

La litanie des bus et autocars départementaux, bandeaux lumineux, le jaune gicle dans l’averse : dix, quatorze, trente huit, dix-neuf zéro quatre, quatorze encore, soixante neuf, soixante dix-huit, martingale.

Dedans nos vapeurs s’agglutinent, derrière la pluie zèbre, double protection, personne n’ose écrire de gros mots sur les vitres embuées. Le long de la barre de maintien on cherche une prise, éviter le contact de la main de l’autre.

Changer encore de compagnons, nouvelles mines sans lendemain, enfermés dans le parfum poison de la dame rousse. Dégoulinent impers et parapluies, gouttent le long des poignets malhabiles. Entre l’escalator et la rame l’agencement des corps est inharmonique. Décrypter la résignation ou la détermination sur ces visages : vanité. Chacun dans ses écouteurs, béquilles mutiques, chacun sait, chacun croit savoir quel est sa prochaine étape. Chacun feint de savoir où il va.

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Nov 27 '12

La pluie

Ce n’est pas un jour comme ça. Parfois c’est le bus à peine je suis à l’arrêt, et puis celui de la correspondance qui se cale juste derrière, même pas le temps piétiner au milieu de tous ces gens moches et de leurs odeurs de cigarettes.

Mais aujourd’hui tout va de travers. Mon lacet s’est cassé, j’ai fait un nœud et maintenant la bottine est trop lâche sur la cheville, un flottement qui froisse le pas. J’ai raté le bus. C’était insupportable de rester là sur ce trottoir luisant à ne savoir que faire de mon corps malgré la prothèse du casque. Je suis partie le long de l’avenue, j’ai pris un raccourci et la pluie a recommencé à tomber, bien sûr que l’accalmie était éphémère.

L’eau froide entre dans la chaussure gauche par dessus, dans la droite par la couture de la semelle. Chouic chouic, je suis déjà perdue, la pluie coule dans les yeux, délaie le maquillage, pique et goutte à goutte dans mon cou. Sur l’épaule aussi je la sens qui s’immisce, son itinéraire plus certain que le mien, jusqu’aux os dit-on dans ces cas-là. J’essaie de réviser la liste des mots compliqués dont je n’ai pas osé demander le sens, certains sont déjà perdus. Il a demandé avez-vous bien compris j’ai hoché la tête, mais je n’y entrave rien, à ces histoires médicales.

Maintenir le cap vers l’ouest, chez moi c’est vers l’ouest, il y a immanquablement un point de repère, un paysage connu dans cette rincée universelle. Le sombre progresse encore, le casque n’émet plus, il camoufle à peine le gargouillis ressac de la rue.

Il sera inévitable de trouver un chemin. Les pieds meurtris dans les chaussettes trempées, l’inquiétude est consumée, il sera inévitable.

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Nov 15 '12

Attente (le train)

La porte des toilettes vibre à chaque train qui passe. Les trains de marchandises, plus lourds encore lorsqu’ils remontent vers le nord, leurs citernes saturées de céréales génétiquement modifiées, me procurent une infinité de réconforts.

Je me surprends à guetter le passage du 11h18, un Corail assez long pour ébranler ma substance. Les trains de voyageurs sont décevants, surtout ces navettes TER légères silencieuses voguant sur le fil. Les trains de marchandises ne circulant pas à horaires fixes, le saisissement est fortuit.

Ça commence du côté droit. Celui de la porte. L’onde délicieuse se propage, la porte, son encadrement, le plancher usé de javel, chaque latte conduit le tremblement vers la cuvette (je pose mon pied sur la plus longue, celle qui a un gros œil presque au milieu, pour bien capter) et là c’est le tout qui est emporté, depuis l’ovale de l’abattant l’irradiation est absolue, cela transit les fesses convulse le squelette palpite les os les chairs les appendices les orifices.

Je me suis attardée assez longtemps pour me sentir rougir sous le regard de la chef, cette peau de vache, lorsque je regagne mon poste, pourtant victorieuse.

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Oct 29 '12

Motif de l’attente, n°3

Un beau dimanche glacial. Je suis montée dans la voiture, je n’avais pas vraiment le choix.

Il fumait cigarette sur cigarette. T’es pas causante. Des restes de neige sale étincelaient les fossés. Prendre un bain effacer l’odeur les meurtrissures. Tu aimes la musique ? Choisis une des cassettes, je ne les écoute jamais. Cabrel, Noir Désir, Genesis, Pink Floyd. J’ai glissé Wish You Were Here dans le lecteur crasseux. Si au moins j’avais pris mes lunettes de soleil. J’ai fermé les yeux pour éviter de parler. Est-ce que l’autoradio dispose de la fonction auto-reverse ? La seule question que j’aurais pu poser.

Je ne me suis pas maquillée ce matin, la salle de bain était trop froide, partir vite. Exhiber mes traits brouillés cernés fermés en guise de reproche.

Le soleil chauffe les joues, derrière mes paupières le monde est rouge vasculaire.

L’ombre des platanes tranche l’embrasement, un peu plus d’une seconde à chaque fois. C’est agaçant, cela ne coïncide pas avec le tempo de Welcome To The Machine. On est sur la départementale, bientôt arrivés.

Il a dit Je suis désolé… je préfèrerais que tu oublies mon adresse. Une ou deux autres phrases que je n’ai pas écoutées.

J’ai ramassé mon sac dans le coffre, sans me presser pour laisser deux voitures s’impatienter derrière la sienne puis j’ai quand même répondu. Ne t’inquiète pas, je t’ai déjà oublié.

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Oct 25 '12

Motif de l’attente, n°2

Je suis rentrée en stop par la route de la corniche.

En début d’après-midi, il n’y a pas beaucoup de circulation. Des ouvriers retournent sur les chantiers avec le camion, ils me font des signes grossiers, leurs mots sont déjà dispersés dans la nuée de poussière. A trois sur la banquette, ils n’ont pas de place pour moi.

Le talus bourdonne, les mûres ont ratatiné sur les ronciers. J’ai gardé aux pieds les chaussures de sécurité pour éviter le vestiaire, les fayottes de l’équipe du soir étaient sans doute déjà là à commérer. J’espère que Sandra pourra récupérer mes affaires, j’aimais quand même bien mes sandales argentées. Mon sac avec les papiers, ils n’ont pas le droit de le garder, j’imagine.

Je transpire dans la combi, je voudrais qu’une voiture s’arrête, me dépose à Saint-G. Je n’aurais plus qu’à gravir les derniers kilomètres jusqu’au vieux bourg dans la fraîcheur du sous-bois, retrouver les clefs sous le pot fêlé — j’espère qu’elles y sont toujours, ça fait si longtemps que je les ai cachées là.

Entre les pins je vois la mer. Elle n’est que scintillement. Quand on passe en voiture, on ne se rend pas compte que la route est construite sur l’arête friable de la falaise. Mes mollets sont durcis, les godillots sont lourds, ce soir ou demain je brûlerai l’équipement.

Dans le virage avant la descente de la grande plage, il y a un peu d’ombre, c’est un bon endroit, les automobilistes me voient de loin et peuvent stationner à quelques mètres. Je resterai là jusqu’à ce quelqu’un décide de m’emmener.

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Oct 24 '12

Motif de l’attente, n°1

La jachère recule, a-t’on rabâché.

Cette année, on n’a pas semé de maïs de l’autre côté de la route. L’herbe n’a même pas été fauchée. L’arrêt de bus menace d’être englouti sous les graminées, les sureaux s’enracinent. Les coquelicots irradient, faussement désinvoltes. Les cantonniers ne passent plus vider la poubelle. Mon père dit qu’il va la démonter pour que les touristes égarés n’y déversent plus leurs restes de sandwiches. Mais elle est toujours là. L’aubette de béton est saturée de détritus.

Mon père refuse de m’acheter une mobylette, trop dangereux dit-il. Je dois prendre l’autocar départemental. 7H15 le matin. Quarante cinq minutes jusqu’à la sous-préfecture, alors qu’avec une mobylette, en vingt minutes à peine je serais au lycée. Je ne parle plus à personne du circuit n°3. J’ai un casque pour la musique. Je hais le sourire onctueux et les grosses mains agiles du chauffeur de toutes mes forces.

Au passage à l’heure d’hiver, il fait de nouveau jour. Mais bientôt, j’attendrai dans le noir. Le lumignon au dessus de la porte d’entrée n’éclaire même pas l’allée. Le lampadaire qui signalait l’arrêt s’est détraqué, puis éteint l’été dernier.

Un jour ou l’autre, le car ne marquera pas l’arrêt. Ses roues briseront l’écaille de glace sur la flaque, la gerbe d’eau transie me submergera.

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Oct 2 '12
Gueule cassée (Pris avec Instagram)

Gueule cassée (Pris avec Instagram)

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Sep 18 '12

Vocabulaire de la chaussée

Bitume : malgré sa proximité avec biture, est très technique. On y déchiffre les filières Pétrole, Chimie et Travaux Publics, les ingénieurs avec le casque immaculé et les bottes pour visiter le chantier sans salir le costard anthracite. Lorsqu’il est parisien, il sent la pisse.

Enrobé : c’est le travail de l’ouvrier, les bas de salopette raidis par la matière, la brûlure des vapeurs toxiques, la suffocation du passant.

Macadam : américain, valable la nuit uniquement. On y meurt, seul, dans un reflet bleuté et une éventuelle fumée décorative.

Goudron : appelle la plume, fait apparaître des oasis autoroutières les jours de canicule. Sa viscosité le rend suspect.

Asphalte : Le seul à porter fièrement les cicatrices. Tout terrain, élégant. D’origine antique, la postérité le prive parfois de trivialité.

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