GhostInTheSupermarket

Oct 7 '14

Le lavoir

On disait qu’il y avait des sangsues, mais personne ne savait à quoi cela ressemblait. L’eau de la source s’écoulait dans une ancienne auge de granit. Des sortes d’algues ondulaient régulièrement dans l’eau noire. Une ancienne pancarte indiquait que l’eau n’était pas potable. Le bassin du lavoir, au niveau du sol, était bordé de pierres de battage colonisées par une mousse fraiche et glissante. On pouvait s’asseoir sur le muret. On y restait longtemps.

La mairie a restauré le pavage, tout est propre et entouré d’une grille, on ne peut plus y entrer. C’est en face du pavillon des parents de Laetita, nous avions l’autorisation d’y aller, puisqu’on pouvait nous surveiller de la fenêtre de la cuisine.

Chez elle, on ne pouvait rien faire, il fallait enlever les chaussures et mettre les patins sur le lino. Le salon était interdit, avec ses meubles en merisier recouverts de housses plastiques. Après que le père a été licencié, il nous laissait de temps en temps y entrer, en l’absence de la mère, pour nous faire écouter (mais en silence) son disque des Moody Blues ou celui de Daniel Balavoine.

En juillet, Laetitia, les parents et le petit frère installaient leur tente à Loctudy pour trois semaines. Elle m’envoyait une carte postale avec des bateaux et un coucher de soleil. Tout était bien rangé dans leur vie, on mangeait à 18h45 l’hiver et à 19h15 l’été. La mère travaillait à l’hôpital, le père faisait réchauffer le repas qu’elle avait préparé.

Laetitia partageait la chambre avec son jeune frère, parce que l’autre chambre, occupée par une armoire immense, était destinée à la grand-mère qui ne venait qu’une ou deux fois par an. Après des années de bataille, elle a pu s’approprier la chambre vide.

Ils passaient tous leurs week-ends à la campagne chez les grands-parents. J’y suis allée une fois, la maison était toute petite et très sombre et la grange immense et très sombre aussi. Le dimanche après déjeuner, le copain de Laetitia passait la chercher dans sa Super5 blanche. C’était un fan de Depeche Mode et ils ne se sont pas mariés.

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Sep 30 '14

Le voyage de langues

Avec Lili, on avait voulu aller toutes les deux en voyage linguistique, les parents avaient accepté, cela devait les rassurer. L’autocar est parti en début de soirée. A Lyon, un garçon avec une mèche était nonchalamment appuyé sur une voiture et lisait Best. Adopté.

Le lendemain soir, les flèches de la petite ville sont apparues dans la plaine et on a été livrés à des familles allemandes. Un petit garçon rond et braillard prénommé Ingo, que je m’efforce d’appeler Bingo. La fille Tina a mon âge, je dors dans sa chambre, elle ne me parle pas et je ne lui parle pas. Les parents ont des disques de discours d’Hitler “pour l’éducation des enfants”. Ils me servent du martini chaque soir, mais m’interdisent la bière. Fred, le garçon à la mèche, crèche dans le même lotissement, à deux rues. On se retrouve les après-midi, on s’ennuie un peu. On fait du vélo.

Chaque semaine, on a rendez-vous avec tout le groupe pour une excursion, c’est salutaire de sortir de cette famille, de ce pavillon, de ce lotissement. On a été à la frontière avec la DDR, j’ai vu la Baltique et le no man’s land. On a visité Brême. Lili n’est venue à aucune excursion. Je suis un peu déçue.

Elle arrive au dernier moment pour le bus du retour, c’était génial, elle est tombée amoureuse, elle a été au concert des Ramones. Elle pleure durant les 36 heures du voyage de retour.

A l’automne son bel allemand vient chez elle pour une semaine, il est vraiment beau, il a au moins 19 ans, un peu ténébreux plein d’humour. Il porte des boots quelle classe. Il m’a embrassée dans la venelle derrière le fast-food. Je ne l’ai jamais avoué à Lili.

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Sep 26 '14

la fille de l’estuaire

J’ai ouvert une nouvelle boîte pour ranger les affaires de la fille de l’estuaire.

Pour l’instant rien de nouveau mais ça pourrait.

http://lafilledelestuaire.tumblr.com/

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Sep 24 '14

Liste des vêtements perdus

date : 1986
description : sweat-shirt rouge avec des boutons sur le côté que j’aimais porter tout propre, le coton craquait.
lieu et/ou circonstances de la perte : centre culturel municipal, cours de théâtre

date : 1988
description : tee-shirt de Julian Cope, noir avec motif argent
lieu et/ou circonstances de la perte : voyage à Berlin

date : 1993
description : pull noir, court, tricoté par mémé, d’un point complexe rappelant le tissu damassé
lieu et/ou circonstances de la perte : manifestation

date : inconnue, postérieure à l’été 1994
description : foulard carré en coton, environ 1,70m x 1,70 m blanc avec de larges fleurs vertes et rouges. Avait servi de drap en voyage, de serviette de plage et de douche, d’oreiller, de couvre-chef et même de foulard.
lieu et/ou circonstances de la perte : inconnus

date : 1996
description : robe rouge sans manches en toile doublée, boutonnée sur le devant façon blouse, achetée chez Emmaüs.
lieu et/ou circonstances de la perte : embarquée par erreur par une colocataire dans un déménagement

date : 2000
description : gilet gris chiné à col rond, petits boutons nacrés. Assez moche mais confortable. Le gris ça ne va pas avec tout.
lieu et/ou circonstances de la perte : bus urbain

date : 2005
description : imperméable ciré à petits carreaux noirs et blancs. Une taille trop petit, menaçait de se déchirer aux épaules.
lieu et/ou circonstances de la perte : domicile, incendie

date : 2012
description : tee-shirt noir ample et court, avec motif pistolet blanc.
lieu et/ou circonstances de la perte : inconnus

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Sep 22 '14

Le prix de la coupe de cheveux, ce que l’on sait.

Rafa m’a coupé les cheveux, très courts.

On a fait ça chez sa mère, il y habite en ce moment. Deux pièces à la ZUP, il dort dans le salon. Avant, il avait la chambre, mais depuis qu’il était parti, elle s’y est installée.

Je ne savais pas que tu étais coiffeur. Il y a beaucoup de choses que tu ne sais pas. Cette phrase est ridicule, tu te prends pour un personnage de film sentimental ou quoi.

Je croyais que tu étais espagnol, mais tu es portugais. Tu es un menteur. Ça je le savais déjà.

On a bien nettoyé la salle de bain de tous les petits cheveux, et la mère a fait cuire des saucisses qu’elle nous a servies avec de la salade trop vinaigrée. Je ne peux pas rester dormir, elle se ferait des idées.

C’est complètement con, je n’ai pas du tout pensé qu’il me faudrait rentrer dans ma banlieue, que la ville est vide parce que les survivants du mois d’août sont partis à un festival et ont fermé les derniers bars, que le centre-ville est si loin, que je vais devoir attendre le matin à la gare, que le dimanche il n’y a pas de bus pour retourner chez moi, que les parents sont en vacances.

Le faubourg est long, désert et étrangement sombre, les ballerines rouges vernies m’ont entaillé les talons, je les tiens à la main, le bitume est chaud sous mes pieds nus. La voiture s’arrête à ma hauteur, ouf, trois jeunes qui demandent leur route pour aller à l’océan. Qu’ils me déposent c’est sur le chemin. C’est un mensonge bien sûr. J’ai un peu honte de mes pieds sales, que je cache vite dans les ballerines assassines. A l’arrivée, je leur explique bien la route avec la carte et je leur offre un verre d’eau avec du sirop de menthe, ils sont en colère quand même, ils échangent un regard, j’ai peur. Le conducteur hausse les épaules, ils partent.

Au retour des parents, je dois expliquer la disparition du CD de Laurie Anderson emprunté à la médiathèque. Je l’ai racheté en double : un pour la médiathèque, l’autre pour moi. J’y ai passé la moitié de l’argent de poche de septembre.

L’enfant que Rafa a eu avec la belle cinglée junkie est né cet été-là, et je sais très bien pourquoi il n’en n’avait pas parlé.

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Aoû 27 '14

Sur le plancher de l’atelier un nœud du bois a sauté, bien avant ma naissance sans doute. On voit la cave par le petit trou. Il faut coller l’œil au trou, la joue au sol, le corps entier en observation. Le soupirail est obstrué par les myosotis, la cave est presque noire. Sous l’atelier il n’y a rien, c’est la partie de la cave qui est humide. Seul un petit espace en bas de l’escalier est utilisé, on y conserve les briques de lait qui sont toujours périmées, ce n’est que pour moi le lait, Mémé déteste ça, elle ne boit que de la 33 export et du Label 5. J’aime bien que ses boissons comportent des chiffres.
Je regarde longtemps. Mémé coud, sa machine Pfaff fait trembler le plancher. Jacques Chancel parle de choses ennuyeuses avec des gens ennuyeux, mais Mémé écoute. Il ne faut pas faire de bruit.

Je dors dans cette pièce, le lit est froid humide. Je préfère dormir avec Mémé, la télé est dans sa chambre, je m’endors devant le western le mardi soir.
Je joue parfois par terre avec les boutons, ils sont en vrac dans un gros bocal. Je les classe par taille, par couleur, je crée des motifs. Une perle noire en bois s’est coincée dans le trou. Impossible de l’en déloger. Je ne peux plus regarder la cave qui me fait si peur.

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Aoû 2 '14
Elle me regarde terriblement. Elle me déteste de toute ses forces. Quand elle a dit “Va te laver !” j’ai baissé les yeux, j’ai filé dans la salle de bains, j’ai fermé la porte à clé alors que personne n’allait entrer, je me suis assise sur le bord de la baignoire, j’ai pleuré un peu et je me suis lavée, très lentement, le robinet hurle, ça fait mal à la tête. Je suis restée longtemps, elle a tapé à la porte “Ça suffit maintenant”. Je n’ai pas obéi tout de suite.

Nous n’avons pas été très discrets, sans doute je n’aurais pas dû. L’appartement de B., c’est une grande pièce en rez-de-chaussée, un matelas, deux étagères de BD, l’ampli les guitares, la platine posée sur une caisse en bois. Une minuscule cuisine crasseuse et la salle de bains. Il n’ouvre jamais les volets de la pièce, c’est trop bruyant et trop pollué à cause du grand carrefour de la route de Lyon.

Ils ont dû tout entendre, même si on était à l’autre bout, à côté de la cuisine. C’était convenu, nous dormirions toutes les deux chez B. pour éviter de nous faire raccompagner après l’anniversaire. Une soirée bizarre, en rentrant chez lui, nous deux, B. et un copain à lui. Pour la première fois B. s’est confié, comme ça d’un coup tout a débordé, il n’en peut plus de pas avoir de copine, il n’en peut plus de nos histoires de cul. B. C’est celui qui ne dit pas grand chose, sans doute parce qu’il n’a pas grand chose à dire, le bon pote qui prête ses disque et qui nous ramène du concert, qui console quand on fait n’importe quoi. On a écouté Bashung. Son pote est resté, on avait trop bu.

Je ne sais pas si elle est en colère pour lui, par respect des convenances. C’est ce qui m’ennuie. J’aimerais tant qu’elle soit fureur de jalousie, ce que je fais avec n’importe quel inconnu elle en crève que je le fasse avec elle.

Cet appart est vraiment pourri.

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Juil 30 '14

Dix ans

Il faut rester au moins une dizaine d’années dans une ville pour y gagner son fantôme.

Le mien, ici, est très antipathique. C’est un homme, environ de mon âge, qui porte par tous temps une veste en jean noir, délavée à l’épaule par la bandoulière de la sacoche, mocassins. Toujours seul, il marche et prend le bus, a les mêmes trajets que moi. Parfois il parle avec le chauffeur du bus, comme le font les vieux. Il fréquente un immeuble situé dans la rue de mon bureau, et depuis quelques mois je le vois aussi régulièrement dans mon quartier d’habitation. J’imagine que sa voix est désagréable, qu’il est militant d’un obscur parti libéral-conservateur, philatéliste et maniaque sexuel. Avec le temps ses cheveux grisonnent, et il me semble que sa démarche s’est un peu voûtée.

Je ne lui parlerai jamais, de toute façon c’est un fantôme.

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Juil 29 '14

Huit jours

Nous nous sommes rencontrées à la gare routière, en attendant l’autocar. Nous allons au même endroit, nous voyageons seules l’une et l’autre. Nous partagé la chambre à l’auberge de jeunesse, nous continuons les jours suivants, jusqu’au bout du continent. A deux, c’est plus facile de faire de l’autostop.

Dans l’estuaire, une longue plage village, le tenancier géant de l’auberge fait un peu peur, son visage semble avoir plus de relief que les humains habituels. Mais il sert de la bonne bière. Il fait lourd. Nous sommes seules avec lui, il drague l’autre fille. Je m’ennuie, elle aussi. Plus tard l’orage éclate, derrière la fenêtre le fleuve est l’océan.

Le lendemain il fait frais, grimpons sur la colline. Elle est plus grande que moi mais nos enjambées sont synchrones. Le ciel est tellement grand en Amérique, on se raconte nos blessures, on hurle, on court, on danse, et on redescend dévorer les frites grasses et les pâtisseries grasses au diner gras. Il est temps de partir, plus loin, ailleurs.

On le regarde depuis l’autre bout de la baie, on parie que le grand camion rouge s’arrête ? Le grand camion rouge s’arrête, le camionneur est un connard plein d’allusions et de regards lubriques, il nous dépose au bord d’une ville poussiéreuse. Le premier bar est un repaire de bikers, des fachos. Allons plus loin. A l’auberge de jeunesse de la ville suivante, un patriarche joue du violon devant ses enfants admiratifs. C’est chiant.

Un jour plus tard nous traversons le fleuve, en descendant du traversier, je vais par là, moi je choisis cette route.

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Jui 11 '14

Tout concorde

Tout concorde pour convenir que tout se désordre.

Ce monde-ci n’en finit pas de se finir, où notre frénésie d’hormones désarticulées nous guide, nous nourrit, nous sauve : guitares saturées, sexe, émeute.

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